Juste la fin du monde

Publié le 28 mars 2025 à 10:56

« Le fils retourne dans sa famille pour l’informer de sa mort prochaine. Ce sont des retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles. De cette visite qu’il voulait définitive, le fils repartira sans avoir rien dit. »

 

Pièce de Jean-Luc Lagarce écrite en 1990, créée en octobre 1999 au Théâtre Vidy-Lausanne, dans une mise en scène de Joël Jouanneau

Texte édité chez les Solitaires Intempestifs en 2007

Mise en scène, scénographie, direction artistique : Johanny Bert

Avec : Vincent Dedienne, Loïc Riewel, Céleste Brunnquell, Astrid Bayiha, Christiane Millet

Marionnettistes : Kahina Abderrahmani / Élise Cornille (en alternance)

Equipe technique : Lucie Grunstein (Assistante à la mise en scène), Grégoire Faucheux (assistant scénographie), Guillaume Bongiraud (création musicale), Marc de Frutos (création sonore), Robin Laporte (création lumières), Amélie Madeline (création marionnettes), Alma Bousquet (costumes), Irène Vignaud (accessoiriste)

Production : Théâtre de l’Atelier / Co-production : Théâtre de la Croix-Rousse

 

 

25/03/2025 - Sémaphore, scène conventionnée d’intérêt national Art et création de Cébazat - Coréalisation avec la Comédie de Clermont

 

Théâtre de fantômes

 

« Et ensuite, dans mon rêve encore,

toutes les pièces de la maison étaient loin les unes des autres,

et jamais je ne pouvais les atteindre,

il fallait marcher pendant des heures et je ne reconnaissais rien. »

 

Juste la fin du monde, cette pièce de Jean-Luc Lagarce dont on ne sait pas, en définitive, s’il s’agit d’un rêve, d’un souvenir ou d’une réalité. Un entre-deux incertain et poétique de retrouvailles entre le fils prodigue et la famille fidèle à elle-même, la mère, le frère, la sœur, la belle-sœur, les absents aussi, d’une certaine manière. Johanny Bert s’empare de l’œuvre avec autant de tendresse que son auteur pour créer avec ses comédien.nes un espace onirique, tout aussi concret et insaisissable que Louis.

 

Dans sa note d’intention, le metteur en scène originaire de la région, met en avant l’importance qu’il donne à la poésie du texte de Lagarce, proche d’une « humanité en mal de communication ». Souvent ou presque, lorsque l’on découvre les œuvres du dramaturge, on pense avoir à faire à une écriture savante, avec ses monologues interminables, ses grands mots, ses auto-corrections. Pourtant, en s’y plongeant de manière plus intime, on découvre une fragilité qui nous ressemble, qui reflète nos fêlures, nos maladresses, notre difficulté à dire je t’aime à son frère. C’est justement cela que Johanny Bert perçoit et souhaite transmettre, en faisant de Louis un personnage ancré dans le réel et marqué par une « sombre ironie » face à laquelle sa famille lutte pour combler l’écart, les années d’absence, le vide laissé par son départ.

 

L’écriture de cette histoire de famille ne peut qu’être touchante et trouver un écho chez chacun d’entre nous. Dans l’adaptation qu’en fait Johanny Bert, Vincent Dedienne incarne à la perfection un Louis aux répliques acérées, transpirantes de sarcasme, de mépris, de douleur face à la mort. Le monologue qu’il offre aux spectateurices sur sa mort à venir - « Que feront-ils de moi lorsque je ne serai plus là ? » - est sans doute celui qui m’a le plus touchée. Un instant suspendu, comme tous les autres, mais à ceci de différent qu’il donne à voir plus de fragilité chez le personnage de Louis, un retour à l’enfance auquel il est confronté depuis son arrivée chez sa famille, et dans lequel il se plonge comme il plonge les mains dans le carton de ses souvenirs.

 

Face à cet homme qui semble avoir tout vécu – ou voulant le faire croire – les membres soudés (ou pas) de sa famille font face, piétinent, tentent, échouent, réessaient, dans cette langue hésitante absolument magnifique qui fait ressortir le jeu de ses interprètes. Antoine (Loïc Riewel) est parfait dans la bulle de protection qu’il s’est créé, et qui se fissure pour ses derniers monologues – même si on aurait peut-être souhaité plus d’explosion après le « un peu plus tard » de Suzanne, où au contraire tout se fige et se pose. La mère (Christiane Millet) manque peut-être de variation mais reste solidement ancrée dans ce cercle familial proche de s’effondrer une nouvelle fois. Catherine (Astrid Bayiha) est brillamment incarnée en spectatrice de ce petit monde auquel elle appartient pourtant, dans face auquel elle parvient à garder un recul plein d’amour pour Antoine. Reste Suzanne (Céleste Brunnquell), touchante bien sûr en petite sœur en mal de l’amour que son frère n’a pas voulu lui donner ; néanmoins, elle reste sur une même tonalité de colère et de rébellion adolescente qui colle parfois mal à la femme de 23 ans qu’elle est censée être.

 

Juste la fin du monde est, comme beaucoup de ses contemporaines, une pièce de texte, où la place est donnée avant tout à la parole. Mais la mise en scène proposée par Johanny Bert n’est pas une moindre chose dans cette adaptation ; elle offre même une lecture supplémentaire, et un nouveau personnage mystérieux – la marionnette, visage fantomatique qui veille. Est-ce la mort ? Est-ce le père ? On ne saura pas, et c’est là presque une part magique du spectacle. Le décor s’aligne d’ailleurs sur cette gageure, tous ses éléments sont suspendus au-dessus de la scène et prennent position dans l’espace, dans une scénographie volontairement bancale, incertaine, éphémère. On nous donne alors à voir un orchestre étrange, une maison de poupée géante mise en mouvement par la musique, une illusion qui fait échouer la tentative de maîtrise totale de Louis sur ses souvenirs. On a presque l’impression d’une forme de purgatoire auquel le fils ne peut plus échapper, même lorsqu’il nous parle, même lorsqu’il se cache sous la table. Il ne met plus en scène, il assiste, et se laisse dépasser par un théâtre de fantômes.

 

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.

Créez votre propre site internet avec Webador